Protection incendie d’une poutre isostatique : exemple complet
Protection incendie d’une poutre isostatique : exemple complet
Les trois articles précédents de cette série (facteur de massiveté, température critique, épaisseur de protection) présentent chacun une étape isolée de la justification au feu d’un élément acier. Cet article les enchaîne sur un exemple complet (une poutre de plancher portant une dalle béton, à protéger pour une stabilité au feu de 2 heures), de la détermination des charges jusqu’aux données qui permettent de lire l’épaisseur de protection sur l’abaque du produit.
Avertissement : exemple de calcul à but pédagogique
Cette page présente un exemple de calcul destiné à l’apprentissage de la justification élémentaire des éléments de structure. Elle ne constitue pas un outil de dimensionnement d’ouvrages réels, et les résultats ne sont pas vérifiés pour un projet donné.
La feuille traite une poutre isostatique en profilé IPE, sous une dalle béton non collaborante (échauffée sur 3 côtés), à faible empêchement de dilatation longitudinale (R/E ≤ 0,01), cas général des poutres. Les caractéristiques de la section (aire, poids propre, module plastique) sont calculées à partir des dimensions nominales du profil IPE choisi, et les facteurs de massiveté sont lus dans le tableau des poutrelles IPE de l’annexe des Règles FA. L’épaisseur de protection n’est pas calculée : elle se lit sur l’abaque propre au produit, avec la température critique et le facteur de massiveté que donne la feuille.
NEOGENESIS décline toute responsabilité quant à l’utilisation de ces calculs dans des projets qui ne sont pas contrôlés par NEOGENESIS. Le seul moyen d’engager notre responsabilité est de faire valider ces calculs par nos ingénieurs dans le cadre d’une mission de contrôle technique.
1. Le problème : enchaîner charges, température critique et épaisseur de protection
Justifier la protection incendie d’un élément de structure suppose d’enchaîner plusieurs étapes distinctes (Règles FA, § 4.1) :
- évaluer les charges et le moment sollicitant sous la combinaison d’actions « incendie » ;
- en déduire le taux de sollicitation, puis la température critique de l’élément (voir l’article dédié) ;
- déterminer son facteur de massiveté, sans et avec protection ;
- enfin, produit par produit, l’épaisseur de protection nécessaire pour ne pas dépasser cette température critique pendant la durée de stabilité exigée.
2. Le mécanisme : de la combinaison accidentelle à l’épaisseur de protection
Combinaison d’actions
Les sollicitations se calculent sous la combinaison la plus défavorable des actions agissant simultanément (Règles FA, § 2.2). Pour une poutre intérieure de plancher, sans vent ni neige :
A2 = 1,1 G + Qa surfaces susceptibles de recevoir un afflux de personnes
- Qn : charge d’exploitation normale, liée à l’usage habituel des locaux.
- Qa : charge d’exploitation accidentelle, qui correspond à la concentration et à l’évacuation des personnes en cas d’incendie. Elle s’applique aux surfaces susceptibles de recevoir un afflux de personnes (dégagements, galeries, terrasses, balcons…) et ne peut être prise inférieure à 500 daN/m².
- La charge permanente comprend le poids propre du profilé et la charge surfacique reprise par la poutre (dalle et revêtements) multipliée par l’espacement des poutres.
Température critique
Le moment sollicitant, calculé en élasticité, est rapporté au moment de plastification de la section (tableau II, ligne « Additif 80 ») :
Le coefficient de déversement kD vient de l’Additif 80 (5,22) : Mu = kD Mp, avec 0 < kD < 1 lorsque la longueur libre de déversement dépasse les limites de l’article 5,21. Une poutre dont la semelle comprimée est maintenue par la dalle ne déverse pas : kD = 1.
Le coefficient K du tableau III (§ 4.2.2.1) tient compte des gradients de température d’une poutre échauffée sur 3 côtés. La température critique s’en déduit par les formules du § 4.2.2.1 (voir l’article dédié) ; elle n’est pas retenue en dessous de la valeur forfaitaire minimale de 470°C pour un élément isostatique.
Conditions de la pleine plastification
Les Règles FA ne comptent la pleine plastification que si la section satisfait aux critères de voilement local en plasticité. Ces critères sont ceux de l’Additif 80 aux Règles CM 66 (article 5,12) ; pour un profilé en double T fléchi, sans effort normal :
hw/tw ≤ 67 √(235/σe) âme, hw = h − 2 tf
- L’Additif 80 vise les aciers E 24 à E 36 et E 355 (article 2) ; son commentaire précise que les essais ont porté sur des aciers de 210 à 360 N/mm² de limite d’élasticité. La feuille ne compte la pleine plastification que dans ce domaine.
- Ces conditions ne se confondent pas avec les classes de l’Eurocode 3 (NF EN 1993-1-1, tableau 5.2) et sont plus sévères que la classe 2 : l’âme est limitée à 67 √(235/σe) sur la hauteur entre semelles, contre 72 ε (classe 1) et 83 ε (classe 2) sur la hauteur entre congés ; la semelle a la même limite que la classe 2 (10 ε par demi-semelle), mais mesurée depuis le plan moyen de l’âme et non depuis le congé. Les tableaux III et IV de l’Additif 80 citent des HEA courants qui ne les satisfont pas ; tous les IPE les satisfont en flexion simple, en E 24 comme en E 36.
- L’effort tranchant n’intervient pas : pour les sections compactes, les Règles FA (§ 4.2.2.1) jugent « inutile de considérer des sollicitations dues à l’effort tranchant ».
Facteur de massiveté et épaisseur
Une protection en caisson (plaques) réduit le facteur de massiveté par rapport à une protection appliquée sur le contour : la surface d’échauffement devient le périmètre du caisson (2h + b sous une dalle) au lieu du contour du profil (P − b sous une dalle), plus long. L’épaisseur nécessaire s’en trouve réduite. Les valeurs de caisson supposent un espace t’ entre le profilé et le caisson au plus égal à h/4.
Notations
| h, b, tw, tf, r | dimensions nominales du profil IPE : hauteur, largeur, épaisseurs d’âme et de semelle, rayon de congé ; hw = h − 2 tf |
| A, g0 | aire de la section et poids propre linéique du profilé g0 = 78,5 kN/m³ × A |
| gdalle | charge permanente surfacique reprise par la poutre (dalle, revêtements) |
| qn, qa | charges d’exploitation normale et accidentelle (surfaciques ; qa ≥ 500 daN/m²) |
| e | espacement des poutres (largeur reprise par une poutre) |
| L | portée de la poutre |
| M | moment sollicitant sous combinaison d’actions incendie, calculé en élasticité |
| Wpl, σe, Mp | module plastique (Wpl = 2 S, S moment statique de la demi-section), limite d’élasticité, moment de plastification de la section Mp = Wpl σe |
| kD | coefficient de déversement de l’Additif 80 (5,22 : 0 < kD < 1 en cas de déversement ; 1 sans déversement) |
| σa/σu | taux de sollicitation = M / (kD Mp) |
| K | coefficient de gradient thermique (tableau III du § 4.2.2.1, poutre isostatique exposée sur 3 côtés) |
| Ψ | taux de sollicitation pondéré = K σa/σu |
| θcr | température critique de l’élément |
| S/V | facteur de massiveté, profil nu puis protégé |
Règles FA et Eurocode 3 partie 1-2
1. Un seul référentiel calculé
La chaîne de calcul présentée ici (charges, moment, température critique, massiveté, épaisseur) est celle des Règles FA : la feuille ne calcule que selon ce texte.
2. Statut des Règles FA
La NF EN 1993-1-2 indique dans son avant-propos national qu’elle est « destinée à terme à remplacer la norme expérimentale P 92-702 » ; de même, la NF EN 1993-1-1 est « destinée à terme à remplacer les règles CM66 (y compris additif 80) » (avant-propos national, A.P.1 (4)). Pour un projet neuf calculé aux Eurocodes, la référence est la NF EN 1993-1-2 et son annexe nationale.
3. Ce qui change en Eurocode 3 partie 1-2
La démarche générale est la même, mais chaque étape a ses propres règles : combinaison accidentelle de la NF EN 1990, taux d’utilisation μ0 et température critique du § 4.2.4, échauffement calculé pas à pas (§ 4.2.5). Les facteurs de massiveté des profilés protégés (tableau 4.3) ont les mêmes expressions que ceux des Règles FA.
3. Les étapes de la justification
- Section : aire, poids propre et module plastique du profil, puis conditions de la pleine plastification (Additif 80).
- Moment sollicitant M sous la combinaison d’actions incendie la plus défavorable.
- Moment de plastification Mp de la section et taux de sollicitation M/(kD Mp).
- Coefficient K (tableau III) et température critique θcr de l’élément.
- Température critique retenue, au moins 470°C.
- Facteurs de massiveté du profil nu, puis protégé.
- Épaisseur de protection : lecture sur l’abaque du produit, pour la température critique retenue, le facteur de massiveté protégé et le temps de stabilité exigé.
L’exemple traité
| Poutre | IPE 270 (h = 270, b = 135, tw = 6,6, tf = 10,2, r = 15 mm), acier σe = 235 MPa, isostatique, portée L = 4,50 m, maintenue latéralement par la dalle (kD = 1) |
| Plancher | espacement e = 3,00 m ; charge permanente surfacique 375 daN/m² ; qn = 250 daN/m² |
| Hypothèse | plancher susceptible de recevoir un afflux de personnes : qa = 500 daN/m² |
| Protection | caisson sous dalle, stabilité au feu 2 heures |
Section. A = 45,95 cm², g0 = 78,5 × 45,95 × 10⁻⁴ = 0,361 kN/m, soit 36,1 daN/ml, Wpl = 484,0 cm³. Conditions de l’Additif 80 : b/tf = 13,2 ≤ 20 et hw/tw = 249,6/6,6 = 37,8 ≤ 67 : la pleine plastification est admise.
Charges. g = 36,1 + 375 × 3,0 = 1 161,1 daN/ml. La combinaison A2 gouverne : qa e = 1 500 daN/ml contre 0,8 qn e = 600 daN/ml. M = 1,1 × 1 161,1 × 4,5²/8 + 1 500 × 4,5²/8 = 7 029,7 daN·m.
Température critique. Mp = 484,0 × 235 / 10 = 11 374 daN·m, taux 0,618, K = 0,924, Ψ = 0,571 : θcr = 480°C, supérieure au forfait de 470°C, donc retenue.
Massiveté. 197,2 m⁻¹ pour le profil nu sous dalle, 147,1 m⁻¹ en caisson sous dalle, soit 25 % de moins.
Épaisseur. Elle se lit sur l’abaque du produit retenu, pour 480°C, 147,1 m⁻¹ et 120 minutes. Elle dépend du produit : aucune valeur n’est donnée ici, et la feuille ne la calcule pas.
Sans afflux de personnes, seule A1 s’appliquerait : M = 4 752 daN·m, taux 0,418, θcr = 602°C.
4. Ce qu’il faut retenir
- La combinaison d’actions « incendie » n’est pas la combinaison fondamentale : G est majorée de 10 % seulement, et la charge d’exploitation est soit 0,8 Qn, soit, pour les surfaces qui peuvent recevoir un afflux de personnes, la charge accidentelle Qa (au moins 500 daN/m²). On retient la plus défavorable.
- La pleine plastification (Mp = Wpl σe) n’est comptée que pour une section qui satisfait aux conditions de non voilement local de l’Additif 80, plus sévères que la classe 2 de l’Eurocode, et pour un acier de 210 à 360 N/mm² : la feuille les vérifie pour le profil IPE choisi.
- La température critique calculée n’est pas retenue en dessous de la valeur forfaitaire minimale (470°C pour un élément isostatique) : le calcul ne peut que faire gagner par rapport au forfait.
- Une protection en caisson (plaques) plutôt qu’appliquée sur le contour du profil réduit le facteur de massiveté du système protégé, donc l’épaisseur nécessaire : un choix de mise en œuvre qui a un impact économique direct.
- Chaque étape de cette chaîne peut être approfondie séparément dans les articles dédiés (facteur de massiveté, température critique, épaisseur de protection).
5. Références
- Règles FA, Méthode de prévision par le calcul du comportement au feu des structures en acier, norme expérimentale P 92-702 (décembre 1993), reprenant sans modification le DTU Règles FA de septembre 1982 : § 2.2 (combinaisons d’actions), § 4.1 (procédure de vérification), § 4.2.2.1 et tableaux II et III (température critique), § 4.3 et annexe (facteur de massiveté), § 4.4 (échauffement des profilés ; figure 19 pour le profil nu, figure 22 et tableau VI pour la procédure simplifiée).
- DTU Règles CM 66 et Additif 80 (calcul des constructions en acier en plasticité), auxquels renvoie le tableau II des Règles FA : article 2 (nuances d’acier), 4,3 (moment de plastification), 5,12 (conditions de non voilement local), 5,22 (coefficient de déversement kD).
- NF EN 1991-1-1, tableau A.4 (poids volumique de l’acier : 77,0 à 78,5 kN/m³, valeur haute retenue).
- NF EN 1993-1-2 (Eurocode 3 partie 1-2) et son annexe nationale : avant-propos national, § 4.2.4 et § 4.2.5, cités pour comparaison, non calculés par la feuille.
NEOPEDIA · en pratique
Sur les planchers à poutres acier sous dalle béton, nos ingénieurs vérifient systématiquement que le mode de protection retenu en note de calcul (flocage à nu, caisson, peinture intumescente) correspond bien au facteur de massiveté effectivement mis en œuvre sur chantier : un simple changement de mode de pose peut suffire à remettre en cause l’épaisseur justifiée.
6. Feuille de calcul
Protection incendie d’une poutre isostatique : exemple complet
Les valeurs sont à titre indicatif. Modifiez-les pour voir l’influence de chaque paramètre ; le calcul se met à jour immédiatement. Un seul référentiel calculé : les Règles FA (norme P 92-702, 1993). Virgule ou point décimal acceptés.
| Charges et portée | ||
|---|---|---|
| gdalle : charge permanente surfacique reprise | daN/m² | |
| qn : charge d’exploitation normale | daN/m² | |
| Surface susceptible de recevoir un afflux de personnes (dégagement, galerie, terrasse, balcon…) | ||
| qa : charge d’exploitation accidentelle (≥ 500) | daN/m² | |
| e : espacement des poutres | m | |
| L : portée de la poutre | m | |
| Section et acier (A, g0, Wpl et K calculés) | ||
|---|---|---|
| Profil IPE (dimensions nominales ; massiveté de l’annexe des Règles FA) | ||
| σe : limite d’élasticité à 20°C (210 à 360, Additif 80) | MPa | |
| kD : coefficient de déversement de l’Additif 80 (5,22 : 0 < kD < 1 ; 1 sans déversement) | ≤ 1 | |
| Protection (poutre sous dalle, 3 faces exposées) | ||
|---|---|---|
| Mode de protection | ||
| Temps de stabilité exigé | ||
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